The Loss of Eldorado V.S Naipaul (la perte de l'Eldorado)
Relecture de The Loss of Eldorado de Naipaul. Ne me souvenais pas qu'il évoquait toute l'histoire de Trinitad. Dans mon souvenir, c'était surtout Raleigh et Antonio de Berrio, la quète d'Eldorado en remontant l'Orénoque, le pourquoi de la fondation de ce qui allait devenir Port of Spain.
Incisif, une vision presque clinique des divers massacres, trahisons, malversations, tortures, cannibalisme, invasions qui ont présidé à la naissance de ce pays béni entre tous. Changeant sans cesse de drapeaux, de langues, d'obédiences, de religion même. Le Trinitad que j'ai connu parlait anglais, majorité évangéliste et pas un seul blanc à Port of Spain passé 17h. Un panier de crabes avec ces mêmes relents de racisme et de paranoïa qu'il décrit si bien, deux siècles plus tôt. Les gouverneurs de l'époque étaient l'antithèse de D'Artagnan : un contre tous, tous contre un.
Et cette situation géographique tellement particulière, la Bouche du Dragon, la Bouche du Serpent, qui délimite une île qui n'est qu'une épaule rocheuse qui s'est nourrit des limons du rio Orinoco. Le Golfe de Paria est une soupe tiède, un mélange délétère d'eaux douces et salées dans lequel évoluent d'énormes silures. Personne n'irait s'y baigner. Tout ce coin du monde est malsain, méphitique, et Naipaul montre bien que c'est par une folie que des hommes ont décidé de s'y installer.
Alors que les conquistadores qui cherchaient l'Eldorado traversaient les Andes pour descendre l'Amazone, Antonio de Berrio le cherchait en remontant l'Orénoque. Il a monté trois expéditions depuis ce qui est maintenant Port of Spain pour suivre un rêve fumeux et passablement sanglant. Dans la seconde, alors que ses hommes épuisés refusait de le suivre, il a fait égorger tout leurs chevaux, un geste qu'il supposait aussi héroïque que celui de Cortez faisant brûler tout ses vaisseaux. Puerto de España devait être la porte au troisième marquisat après celui du Mexique et du Perou. Le rêve d'un fou, et c'est bien ce que montre Naipaul quand il décrit sa ville natale dans tous ses avatars.
Vidiadhar Surajprasad Naipaul est un écrivain indien de langue anglaise, un peu trop intelligent et cultivé pour sa couleur de peau. Les Anglais l'ont utilisé un moment comme journaliste pour l'envoyer dans ces endroits de leur empire (là où le soleil ne se couche jamais) où, du moins ils le supposaient, il ressemblait aux natifs et était donc plus apte à communiquer avec eux. Ce qui lui a donné une amertume et un cynisme qui l'ont rendu passablement misanthrope. Mais c'était un esprit affuté et un grand écrivain, capable de beaux moments de tendresse comme dans Miguel Street, de romans d'un rare qualité comme A Bend on the River, ou d'une analyse historique sans faille comme cette perte de l'Eldorado.

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