Malicroix Henri Bosco



Ainsi mon être se recomposait et ce mouvement de retour s’accomplissait si délicatement que, pour la première fois de ma vie, il me semblait que je pensais avec mon corps. Je touchais et je savourais cette pensée et l’équilibre était si pur de mes sens et de mon esprit que je me croyais à la fois raisonnable et incorporel. Précaire sensation qui m’émerveillait. Elle me procurait un léger délice. Puis ce délice s’effaça. Mon corps glissa de la pensée au sentiment et du sentiment à la douceur d’être. Il n’en resta dans ma raison que cette saveur un peu matérielle du bon sens, où d’ordinaire nous nous complaisons. Et je me mis à réfléchir de nouveau comme un homme. De la meilleure foi du monde, j’essayais d’y voir clair.

 

Une pensée puissante, lente à s’assouvir, ressassant chaque mot, chaque intonation. Mais un indéniable appel à la spiritualité de ce monde, un panthéisme qui me rappelle autant Ramuz que Giono ou Hamsun. Quelque chose dont je me sens proche, qui m’appelle. Elle me procurait un léger délice. Je sais pourquoi j’aime autant marcher, recourir les chemins. Je l’ai vécu de toutes mes fibres, et j’en demande encore.

La bourrasque tournait à l’ouragan. De fureur elle gonfla son poitrail. Un coup de butoir troua la nuée et, par trombes, tornades, avalanches, une poussée torrentielle de vents fous s’abattit du ciel. La mêlée tordit l’air en mille clameurs.

Il y a chez Bosco cette puissance singulière de celui qui ressent toute chose jusqu’au fin fond de ses entrailles. Et n’est-ce pas la meilleure définition qu’on puisse donner d’un artiste ? Quelqu’un qui ressent toute chose jusqu’au fond de ses entrailles ?

Je suis captivé, enivré de cette histoire d’héritage sur une île du Rhône, cette solitude imposée dont tout peut advenir. Malicroix. Mal y croit. Il y a longtemps qu’un roman ne m’avait autant touché. Et la beauté de la langue ! Autant chez Giono on sent le technicien, le virtuose, chez Bosco on a au contraire le sentiment que c’est inné. Le mec est né coiffé, poète. Une unique sensibilité. Mais je crois que le plus notable dans ce livre, c'est cet attrait vers l'immatériel et les frissons de la terre ou du fleuve. Comme une peur latente que la montée du jour ne suffit pas à dissoudre, quand le fleuve continue sa lente érosion et qu'on sait déjà que rien ne perdure. Impressionnant. 

 


 

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