Poisonwood Bible Barbara Kingsolver (des Yeux dans les Arbres)
Relisant Poisonwood Bible. Ne me souvenais pas que les quatre filles avaient une voix, même Ruth May, la benjamine. Avec la mère, cinq voix de femmes pour dresser l'acte d'accusation du père, missionnaire américain venu porter la parole de dieu aux Congolais qui n'en demandaient pas tant. Un impressionnant exercice de style quand chaque narration est différente, tant dans le point de vue que dans les expressions. Sa manière de sublimer son enfance par les voix successives des ces quatre filles, depuis la gamine jusqu'à l'adolescente. Ruth May a huit ans, Rachel seize et les jumelles entre deux. Elle en fait une gamme de pensées, leur perception de ce monde tellement étranger au leur.
M'a rappelé A Dry and Hot Season d'André Brink, (Une Saison Blanche et Sèche) là aussi en Afrique et écrit à plusieurs voix. Kingsolver a vécu au Congo, justement quand elle avait l'âge d'Adah, la jumelle amoindrit qui traine la patte et nourrit son esprit de palindromes et d'écriture reversée.
Rachel l'ainée qui ne vit que pour le paraitre, difficile à négocier dans un village au milieu de nulle part où pratiquement toutes les femmes vivent les seins à l'air. Leah qui adore son père et le suivrait jusqu'au bout du monde. La première à voir la faille, pourtant, avec la mère qui s'arrache les cheveux et tremble à chaque fois qu'une de ses filles s'aventure au-dehors.
Le père, grand et fort, tonitruant dans son amour de dieu, habité par ce feu interne qui consume toute chose, les hommes de bonne volonté. Qui n'arrive pas à comprendre pourquoi on lui refuse de baptiser les nouveaux croyants dans une rivière infestée de crocodiles. Là encore, le souvenir du fabuleux roman de Peter Matthiessen, At Play in the Fields of the Lord (En Jouant dans les Jardins du Seigneur) qui parle aussi d'une famille de missionnaires de la Bible Belt, cette fois en Amazonie, et ça finit aussi mal.
Barbara Kingsolver en fait une fable de la bêtise humaine, n'épargnant pas plus les Congolais, les Belges "propriétaires" du Congo à cette époque, que cet animal de missionnaire borné dans sa lecture des Écritures, tirant de métaphores douteuses du quotidien des Africains avec la geste d'un peuple ayant vécu bien loin, il y a bien longtemps, dans une autre partie du monde.
Pour moi, c'est son chef d'oeuvre, son livre le plus ambitieux et le plus abouti (même si Unshelterd peut aussi prétendre au même titre). Le roman de sa maturité d'écrivaine. Le quatrième ? Revisitant ce qui a sans doute été une période formatrice de sa vie, cherchant à y nommer la substance dans ces mulitples manifestations.
Et un régal de lecture, ces filles qui n'en peuvent plus de la saison des pluies, la mère qui essaie vainement de les protéger de la réalité qui les attend dès qu'elles quittent leur moustiquaire, les tentatives de comprendre de quoi ce monde est fait.
Cette faille impossible à compenser entre deux façons de penser tellement différentes, quand le maitre d'école essaie d'expliquer au missionnaire les dieux locaux et leurs exigences. Ce n'est même pas une caricature. Comme pour le roman de Matthiessen, des types aussi bornés et allumés, on en trouve sur toute la planète. Et qu'ils amènent la destruction autour d'eux est dans l'ordre des choses, même si c'est toujours aussi douloureux. Les hommes de bonne volonté.
Mais aussi, ce qu'on retrouve dans toute son oeuvre, une hymne à la vie dans toutes ses formes. Le perroquet, les serpents, les gamins courant cul nu, ce type avec les scarifications, les Pygmés planqués dans la Jungle que seule Ruth May arrive à voir...
Il y a des livres qui vous donnent l'impression de comprendre quelque chose. Dans le sens de faire partie de quelque chose, d'appartenir. Je ne suis jamais allé au Congo, je n'ai pas pléthore de soeurs, je n'ai pas peur des serpents. En relisant ce livre, je me suis souvenu pourquoi je l'avais tant aimé : simplement parce que j'aurais aimé y être, aussi désagréable que cela soit, juste pour pouvoir échanger avec Ruth ou Ada vivant un monde tellement distinct du leur, essayant de comprendre. Juste cela : essayant de comprendre.
Et c'est tellement bien écrit :
Oh, that river of wishes, the slippery crocodile dream of it, how it might have carried my body down through all the glittering sandbars to the sea...

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