Arundhati Roy the Ministry of Utmost Happiness (le Ministère du bonheur suprême)

 


Vraiment, je ne savais qu'en penser. Le début était très difficile à lire pour moi, beaucoup de termes locaux et comme je ne suis jamais allé en Inde, c'était presque inintelligible. Franchement, j'aurais laissé tomber s'il ne s'était agit d'elle, et du beau souvenir que j'ai gardé de God of Small Things, son premier roman. La deuxième partie m'a remis dans le bain et je commençais à voir l'étendue de son travail et la pertinence de son propos. Beaucoup de choses dont j'ignorais le premier mot, en particulier sur la situation au Kashmir. Ce qui est pourtant reconnaissable, c'est la tendresse et l'humanité qu'elle met en toute chose, une sorte de bonté naturelle qui devrait être l'apanage de notre espèce, et qui dans les faits se réduit à quelques individus comme elle. J'aime Arundhati Roy pour la simple raison qu'elle et moi faisons partie d'une même fraternité humaine, et il est dommage que cette fraternité ne soit pas plus partagée. Je ressens sa souffrance, quand elle décrit les moteurs de haine basés sur la religion, la langue ou la couleur de peau. Ce que j'ignorais, c'est que l'Inde, pays oecuménique par excellence (ou du moins était-ce ce que je croyais) est un bouillon de culture où les différences se traduisent par des prurits de violence ethniques, des pogroms, de ces instants horribles où les voisins, qui jusque là vivaient dans la sérénité et le culte de la différence, tout à coup se haïssent et s'entretuent.
Ce que montre Roy, c'est que dans un pays dont la population approche le milliard d'individus, la valeur accordée à une vie humaine, la valeur accordée à la dignité humaine, approche du zéro absolu. Que ce soit par l'appareil d'état ou les terrorismes séparatistes, tortures et massacres ne sont plus l'exception, ils sont devenus la norme. Et il serait vain, présomptueux, de considérer que cette norme ne s'applique qu'à quelques pays sous-développés ou surpeuplés. L'Individu ou, pour reprendre le concept de Max Stirner, l'Unique et sa Propriété, celui qui, de nos jours, multiplie les selfies sur les réseaux sociaux pour se convaincre de la valeur de son existence, n'est plus qu'un tigre de papier. II peut disparaitre du jour au lendemain, et son absence ne laissera même pas un trou dans l'eau. Il peut toujours essayer de se convaincre de sa valeur ajoutée, qu'il soit penseur ou artiste, danseur ou amuseur, transgenre ou rebelle, ou juste capable de faire des sauts périlleux. Sa valeur intrinsèque en tant qu'individu lui est nié par le nombre, et les mouvements de foule peuvent le réduire à néant au moment même où il se voulait unique, où il se croyait indestructible. Quand ce n'est pas le fait d'un autre individu, qui veut affirmer son existence en tuant autour de lui le maximum de gens. 

Arundhati Roy a cette clairvoyance, cette terrible clairvoyance, de montrer que nous sommes tous issus de ce même bouillon biologique où race, genre ou espèce n'ont aucune importance. Que nous puissions nous entretuer pour des motifs aussi futiles n'a rien à voir avec une idéologie ou une croyance, mais plutôt par un mécanisme premier du vivant qui parle de quantité plus que de qualité. Aussi sophistiquées que soient nos credos et nos projections, nous sommes partie intégrante du vivant, et nous réagissons comme tels.
Tilo est d'origine chrétienne. Naga est Brahman. Anjum est transgenre, Musa est Musulman. Leur différence (l'élément dramatique) ne fait qu'alimenter le moteur premier de leur relation, qui est l'amour. Le roman d'Arhundati Roy - comme tous les romans depuis que le monde est monde - est basé sur l'Amour, l'Anarchiste Suprême, qui n'obéit à aucune loi, qu'elle soit morale, religieuse ou même biologique. 

Hélène capturée, Agamemnon reclus, le Quichotte rêvant à sa Dulcinée. Ce manque primordial, cet appel. Arundhati sait exactement comment jouer sur ces arpèges. Plus j'avançais dans la lecture, et plus je voyais à quel point ce roman était nécessaire. Comment Tilo, comment Anjum ont-elles survécu aux horreurs qu'elles ont vécues, sinon par amour ? Quelle est leur part de culpabilité ? Leur part de rédemption ? J'ai eu beaucoup de mal à rentrer dans ce roman, mais j'ai encore plus de mal à en sortir, et j'ai le sentiment qu'il va me hanter pendant longtemps.

C'est comme une perpétuelle navrance, où cette femme sans enfant kidnappe ce bébé, que convoite cet homme-femme sans identité. Le constat de Roy est amer, et l'espoir nait d'une désespérance qui n'a plus d'objet, quand Naga s'aperçoit qu'il a perdu l'amour de sa vie, que Hobart se rend compte qu'il a gaspillé sa vie, et que leur seul point de ralliement est cette femme fragile qui poursuit des fantômes et comptabilise les morts, les siens et ceux des autres. C'est un monde cruel, sans rémission, et il faut vraiment la naissance de ce bébé sans passé ni avenir pour enfin lui donner un sens. Il faut vraiment que la convoitise se place sur un plan émotionnel, ce petit être qui pourrait disparaitre sans que quiconque ne s'en offusque, et qui devient la seule chose qui ait réellement de l'importance, alors même qu'on vient de décider que la vie humaine n'a aucune valeur.
C'est beau, c'est puissant. Quiconque lit ce roman s'en retrouvera changé dans sa perception du monde et des gens. Vingt ans se sont écoulés depuis The God of Small Things. Arundhati Roy a depuis beaucoup écrit, un travail militant auquel je souscris pour la plus grande part, mais c'est vraiment par cette fiction qu'elle me touche le plus. Elle s'est fait connaitre comme artiste et elle a utilisé sa voix pour faire avancer ses idées, mais c'est comme artiste, comme écrivaine qu'elle nous marquera le plus. The Ministry of Utmost Happiness est un magnifique roman, une oeuvre qui touche la part la plus insatiable de notre âme, celle qui se refuse à renoncer, celle qui persiste à demander même quand on ne peut plus que déplorer.

 


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