The Long Goodbye Raymond Chandler
Un Marlowe de la bonne cuvée qui fait plus qu'égratigner la haute société de Los Angeles. En fait il règle ses comptes avec un large panel qui va des femmes (blondes, dreamlike, immatérielles, merveilleuses et délétères) aux écrivains qui n'y arrivent plus sans une demi-bouteille de whisky dans le nez, ce qui était probablement son cas. Il n'oublie pas les éditeurs dans son jeu de quilles, pas plus que la police et la justice. Une exécution dans les règles qui fait de lui un des nihilistes les plus convaincants de la littérature américaine. Il y a tant de répliques savoureuses que je renonce à les citer.
The Long Goodbye est son dernier roman. On voit qu'il ne plaisantait pas, même si on sent une certaine amertume à constater qu'au fond rien ne change, sinon la façon de le dire. Marlowe croit en l'amitié. Il a une éthique que les différents protagonistes essaient d'éroder, probablement parce qu'eux-même n'en ont plus et jalousent la sienne. C'est un livre profondément pessimiste, son chant du cygne. Nul doute qu'il se voit dans le personnage de Roger Wade. Devenu célèbre, fréquentant la meilleure société, incapable d'écrire une ligne même ivre-mort. Devenu stérile par toute l'inanité qui l'entoure, ne voyant pas d'autres échappatoire que s'assommer à coups d'alcool.
Un Marlowe assagi, qui fume la pipe et se penche sur son échiquier pour une partie de Blackburn ou de Reshevsky. Les femmes ? Trouble is my Business était le titre d'un recueil de nouvelles. les femmes sont trouble. Et bien sûr qu'elles le sont et heureusement qu'elles le sont, sinon il resterait peinardement chez lui à essayer de résoudre des problèmes d'échecs.
Etant son adieu à la littérature, The Long Goodbye peut se comprendre de diverses manières, comme le dramaturge qui se retire de la scène pour la dernière fois. Ou comme une élégie à ces histoires d'amour qui n'en finissent pas de finir. Vingt ans plus tard, elle porte toujours le pendentif de celui qui a disparu...
Chandler est un romantique qui a toujours été fasciné par la passion amoureuse, et par ce qu'elle amenait à faire à des gens qui n'étaient pas prêts pour ça - si on peut jamais être prêt quand on tombe amoureux.
Dans tous ses romans, alors que la cupidité et l'appétit de pouvoir sont les moteurs principaux, c'est la passion amoureuse qui remet tout en question, l'anarchiste suprême pour qui il n'y a pas plus de raison que de lois.
Bien sûr, il y a ce wit, les dialogues ciselés. Marlowe décline froidement les insuffisances du monde qui l'entoure. Le flic désabusé, l'avocat marron, le milliardaire implacable, le garçon de café trop cultivé pour sa propre santé. La classe, vraiment.
- Get lost, Jack.
Marlowe est le mélange de deux générations. Celle qui croyait encore à la vérité, celle qui avait fait déjà l'expérience du mensonge et de la déception. The Little Sister, son meilleur bouquin, est carrément un essai sur la déception - en plus d'un roman balzacien de haut vol. C'est la constatation qu'il fait dans The Long Goodbye : personne n'est ce qu'il parait être. Le paraitre est bien plus important, bien plus essentiel pour qui veut progresser dans cette société. Mendy Menendez, bien sûr, avec ces costumes flashy et ses connections. Mais surtout Eilen Wade, l'immaculée princesse au passé un peu trouble dont elle préfère ne pas se souvenir. Marlowe veut bien croire en la vérité - sincérité, mais il préfère vérifier, et c'est là que les choses se corsent.
On dit de Chandler qu'il a inventé le polard. Je crois plutôt qu'il a inventé un certain regard, un biais largement exploité par la suite. On l'a du coup enfermé dans la série noire, mais il valait bien mieux que ça.

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