Chronique Japonaise Nicolas Bouvier.
C'est un magicien, ce type. Dans le sens où il entretient la magie, s'en nourrit bien plus qu'il ne l'expose ou ne la révèle. Un coté Hérodote dans sa manière de s'abstenir de tout jugement, se contentant de raconter le profane et le sacré avec la même pudeur, la même simplicité. Juste le point de vue du voyageur qui découvre et y prend tellement de plaisir et de lucidité qu'il tient à faire partager sa découverte. C'est une déesse, Amaterasu, qui préside à son introduction à ce monde tellement différent, comme Hérodote avait fait d'Isis la lumière de sa découverte de l'Egypte.
Un régal, vraiment. De la cosmogonie originelle jusqu'à l'époque actuelle, il nous promène dans ce Japon qui a traversé les siècles sans jamais douter de ses valeurs, pourtant sans cesse remises en question par les apports étrangers dont elle a fait autant matière que douleurs. Et il revient à ce quotidien qui a été le sien pendant ses différents séjours : les rencontres, les qui pro quo, les tendresses, les refus, les éblouissements. Son propre questionnement d'étranger dans un monde si différent, qui s'essaye à la langue, bute sur les concepts, cherche les concomittences, se perd dans sa propre trajectoire.
Il y a certainement un coté Henri Michaux dans sa première approche du pays, quand il avait à peine de quoi manger ou dormir, qu'il dépendait d'une traduction ou d'une photo pour son prochain repas. Admirable, insouciant, disséquant le bouddhisme zen et l'enseignement du Tao dans cet éclectisme plaisant où les Jésuites se perdent dans des contreverses inutiles quand les moines bouddhistes s'enfuient, la soutane entre les dents, devant les assauts des Shintoïstes.
Bouvier cite la fameuse phrase de Kipling, l'Est et l'Ouest ne peuvent jamais se rejoindre, avant de la réfuter. Il est lui-même un exemple de cette réfutation. Comme Kessel, comme Upfield, comme Conrad, comme tant d'autres. Et il le fait de belle manière, ne serait-ce qu'en montrant à quel point nos pensées sont entrelacées d'un monde à l'autre, quelle que soit la distance ou la langue.
Il a de l'admiration pour ce pays et ses achèvements, c'est indéniable. De la tendresse, même. Mais ce n'est pas ce qu'il cherche à faire passer. Qu'il soit dans les îles d'Aran, en Afghanistan ou au Japon, on a le sentiment qu'il y fait avant tout l'éloge du voyage, et vraiment rien de plus. La découverte, la curiosité, le besoin de voir et d'apprendre, cet appel incessant vers l'autre. Ce tranquille a priori qui dit qu'un homme est présumé innocent avant qu'il soit reconnu coupable. Avec en plus juste ce soupçon de candeur où on préfère d'abord agir, allonger le pas avant de trop penser, de peur que nos pensées nous égarent.

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