The Underground Railroad Colson Whitehead
Dérangeant à plus d'un titre, quand on ignore délibérément la souffrance des autres, ou qu'au contraire on s'en serve pour dédouaner d'autres souffrances, plus proches de nous. Je ne pense pas que la description qu'il fait des horreurs que les esclaves africains ont dû endurer soit particulièrement spectaculaire ou anecdotique. Le "Code Noir" existait en France et les punitions étaient aussi sévères. Même dans ma jeunesse je connaissais la définition d'un "chat à neuf queues". Par contre, je ne savais rien de cet "Underground Railroad" et j'ai toujours du mal à le situer. Des tunnels creusés à main d'homme pour que les esclaves puissent s'échapper ?
C'est puissant, douloureux, espérant et désespérant de notre humanité. Cora survit à toutes les guerres, mais elle y laisse à chaque fois des lambeaux d'elle-même. Elle perd tout appétit, toute sympathie, toute curiosité. Pas même la haine pour ses bourreaux. Elle croit tenir l'amour, mais son amant se fait tuer devant ses yeux. Il ne reste rien, pas le moindre sentiment, pas même la sensation de douleur quand elle fait cette chute finale. Trop d'espoirs déçus, trop de fuites qui la ramène d'où elle était partie. Atrophiée par ses chaines, ses cicatrices, son manque à gagner. Whitehead montre bien à quel point ces gens ont été défigurés, tant dans leur chair que dans leur esprit. C'est une lecture douloureuse, et il n'y a aucun baume d'espoir à la fin pour nous signifier que tant de douleurs ont enfin trouvé leur accomplissement, leur résolution. C'est une lecture nécessaire, comme la vision de "Nuit et Brouillard " est nécessaire. Ce vague espoir que toutes nos ignominies auront au moins servi à quelque chose, que "jamais plus" est une loi arrachée au néant, qui prend force de loi.
The Underground Railroad a l'apparence d'un conte de fée, mais la rétribution est brutale pour ceux qui ne sont pas à hauteur du rêve. Mains coupées, pieds entravés, les fers en travers des corps. J'ai du mal à imaginer un tel niveau d'horreur. J'ai du mal à nous croire capable de ça. Je veux dire, nous autres, humains. Borges a essayé d'écrire une "Histoire de l'Ignominie" et il est resté coit après quelques chapitres. Dépassé par le sujet.
Sinon d'espoir, ce livre parle au moins de ceux qui y croyaient, blancs ou noirs, qui ont oeuvré pour que cet Underground Railroad soit juste possible. Et c'est la consolation qu'on peut tirer d'une fable aussi douloureuse : tout ces gens qui ont risqué leur vie pour qu'un esclave puisse échapper à ses entraves. Cela me parait un but louable. Un motif de fierté. Un peu comme ces gens qui persistent à sauver ces migrants qui traversent la mer, alors qu'il serait tellement plus facile de les laisser couler.

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