Harry Dickson Jean Ray


    Je suis tombé par hasard sur un Harry Dickson et je me régale à les relire. Jean-Raymond-Marie de Kremer, alias Tiger jack, alias John Flanders, alias Jean Ray, avec toute sa verve et son savoir. Avec le regard décillé d'un écrivain de soixante ans, je trouve que c'est toujours aussi bien écrit, en particulier les dialogues avec les gens de beaucoup, ou de peu. La richesse du vocabulaire. La vivacité avec laquelle il peint une atmosphère, en quelques phrases. Des coups de brosse, à grands coups d'adjectifs comme "infâme" "crapuleux" "bouge sordide". C'est vraiment du pulp fiction, mais amené à son plus haut degré. Et quel imaginaire fabuleux !
    On lui avait demandé de traduire du néerlandais en français une série "Harry Dickson, le détective américain" qu'un éditeur belge venait de récupérer. Après avoir traduit les premiers, décidemment trop mauvais, il s'est mis à les réécrire, juste en utilisant le titre et le dessin de couverture. Parlons de maitrise ! Parfois la scène dépeinte est tellement abracadabrante qu'il doit la préparer plusieurs chapitres en amont pour un semblant de vraisemblance. Ceci aussi, je le vois maintenant, comme la main qui sort de la bibliothèque dans Le Roi de Minuit. Ou le bobby arrosé au jet d'eau dans La Terrible Nuit du Zoo. N'a rien à voir avec le reste de l'histoire et il s'est ingénié à trouver une explication plausible à la chose. Un exercice d'une virtuosité sans pareille. Jean Ray est grand, qu'on se le dise.
    Donc je me fais plaisir à les relire. La Terrible Nuit du Zoo est vraiment un chef d'oeuvre. Parti de ce titre et de cette image, il a construit un étrange pèlerinage qui va de Londres en Sibérie et finit en Écosse, avec le sang des tigres, des loups-garou, des morts vivants, des princes chamanes et le Manoir aux Araignées. Wow !! Et ce que j'aime chez lui : certaines... manifestations sont explicables, d'autres non, et il garde cette équivoque entre réel et fantastique. There are more things... Ou encore ces personnages dicksoniens, tendance noir absolu comme avec les Soeurs Chikenstall dans Le Jardin des Harpies. Les personnages féminins délétères sont sa spécialité, et ces trois-là, ou plutôt ces six, sont quelque chose de corsé !!
    Mais celles-ci ne jouent que sur la ruse ou la séduction. Les pires, les plus dangereuses, ce sont celles qui sont supérieurement intelligentes. Je m'en aperçois maintenant, les Harry Dickson sont peuplés de beautés légendaires qui sont chimistes, aviatrices, archéologues, médecins ou génies du mal. Au delà de leur beauté, c'est vraiment leur culture et leur intelligence, leur forte personnalité qui les distinguent et en celà il est bien unique pour son temps. Même pour le nôtre, à vrai dire. Comme je m'aperçois que c'est peut-être pourquoi j'aime autant les Harry Dickson, cette galerie de femmes puissantes et ténébreuses dont un seul regard vaut le souffle d'une vie. Des femmes fières, indomptables, et qui pourtant finissent par trébucher par amour. Cela aussi je le remarque maintenant : c'est qu'il y a souvent dans ces nouvelles une romance, sinon plusieurs qui s'entrechoquent et qui sont parfois le moteur même du récit. Et bien plus que la clairvoyance légendaire du détective, c'est l'amour qui est toujours le grain de sable qui fait capoter la plus sophistiquée des machinations, le moment d'hésitation avant que le poignard ne cherche le coeur - chose que le grand détective comprend avant tout autre. Ayant aimé, lui aussi. Je crois me souvenir que c'est La Bande de l'Araignée, et il y a une séquelle. Cette vierge à peine nubile qui dirige une société criminelle. Elle ne peut se résoudre à le tuer, lui à l'arréter... Ah, tais-toi ! Je me régale, vraiment. Autant le relecture de Henri Vernes m'avait fait voir tous les trucs de faussaire d'un type payé à la ligne, autant celle des Harry Dickson me montre ce que valent les pulp fictions quand c'est un grand écrivain qui s'y attelle.


 

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