Confiteor Jaume Cabre


 

 

C'est une somme, et une réflexion profonde, mais je persiste à le trouver moins bon que les Voix du Pamano, qui est un roman.  C'est plus intello, parfois inutilement. On retrouve le même genre de snobisme que chez  Umberto Eco. il y a une sorte de contradiction dans le fait que le message est fort et que c'est un bouquin qui ne laisse pas indifférent, alors que la forme est sophistiquée et s'adresse à un public restreint.

La forme est la même que pour Les Voix, encore plus éclatée si possible, et il faut donner à l'auteur l'indulgence des 80 premières pages si on veut pouvoir recoller les morceaux et décider de qui est qui et qui fait quoi. Jaume Cabre a une écriture qui ne s'aborde pas les mains dans les poches. Il faut l'apprendre. Ces glissements de narration d'un temps à l'autre, d'un sujet à l'autre, parfois même au milieu d'une phrase, produisent une curieuse distortion dans le processus mémoriel. Pendant un moment on ne sait pas trop qui dit quoi mais il y a toujours une continuité, même si parfois juste homonymique ou synonymique, ce qui fait penser un peu à René Char. La façon dont il décline le sujet rappelle ces nouvelles virtuoses de Cortazar, comme "Vous vous êtes allongée à tes cotés".

C'est une écriture qui permet des effets dramatiques étonnants et l'apprentissage de sa langue n'est pas un effort inutile. On est amplement récompensé par ce sens du tragique, par la manière dont il manie les qui pro quo, par l'humanité qui finit par filtrer derrière les savantes digressions. Cabre maitrise son sujet, même si celui-ci bondit dans toutes les directions. Cette recherche formelle sur l'art narratif n'a rien d'anarchique. La structure en est musicale plus que conceptuelle, mais elle n'en est pas moins précise et l'articulation ne se fait pas en paragraphes ou chapitres, mais en parties, aussi distinctes que les mouvements d'une symphonie.

C'est extrèmement bien fait. Si l'on en croit la dédicace, il a passé dix ans sur Confiteor. En dehors de l'histoire même, qu'on pourrait - par paresse - résumer à la trajectoire d'un violon à travers les siècles, il y a un travail structurel d'une étonnante complexité. Une architecture qui recherche la ligne de plus grande continuité. Pas de hauteurs vertigineuses, mais tout se tient, quelque part. La fin amène une brusque accélération des différents vecteurs temporels vers ce qui fut Adria Ardevol, dans ses différents fantasmes et avatars. Cupula, ces courbes au-dessus de l'abside, ces arcs qui soutiennent l'ensemble suivant des lois immuables, insensibles à la douleur humaine.

Que la narration directe soit une sorte de testament adressé à une morte donne à l'ensemble un coté crépusculaire, avec un coté larmoyant qui finit par être un peu lourd, mais qui donne du poids à sa réflexion. La problématique d'Hanna Arendt, qu'il ne cite pourtant qu'une fois, sur l'existence du mal, avec ou sans M majuscule. Ce qui s'est passé à Auschwitz devrait suffire à nous en convaincre. La question que pose Cabre, c'est: quel est notre niveau de complicité?

Une recherche ontologique qui ne repose ni sur la foi ni sur la providence, qui statue au contraire que Dieu est souhaitable parce qu'ainsi on peut au moins se partager la culpabilité. Confiteor.

Le centre du livre est ce moment où la belle-mère est abattue d'une balle par un officier nazi, parce qu'elle refuse de donner le violon. De là, le temps flue et reflue depuis le bûcheron qui en a fourni le bois pour le fabriquer jusqu'au dernier escroc qui l'a possédé. Mais le questionnement premier, c'est ce qui s'est passé à Auschwitz-Birkenau et dans les jolis bois au sud de Krakow, et comment est-ce possible si nous ne sommes que nous-même? Comment avons-nous pu atteindre une telle ignominie, juste par nous-même? Ne faut-il pas un dieu, pour atteindre une telle démesure dans l'horreur ? Avons-nous ainsi signé notre acte d'émancipation, en se présentant comme pouvant être pire que la pire destinée ?

Cabre pose des questions que nous avons oublié - ou renoncé - à nous poser depuis quelque temps, mais qui n'en restent pas moins essentielles. Cette si pratique culpabilité, quand, tout ce qu'on a à faire, c'est raconter en détails au curé les saloperies qu'on a commises pour s'entendre dire "Te Absolvo" et on peut recommencer les mêmes, comme neuf, le lendemain matin...

 "Confiteor" est un mot qui ne coute pas cher à prononcer quand on voit tout ce qu'il peut servir à cacher, et c'est bien le propos de ce livre. "Les Voix du Pamano" est véritablement un roman, une superbe tragédie grecque à laquelle ne manquent ni les Sybilles ni les Cassandres, ni même les Ulysses fourvoyés. Confiteor est une somme. il a la possible structure d'un roman mais c'est un fourre-tout, que l'auteur a écrit autant pour lui-même que pour les autres, et c'est ce qui fait la différence.

Personnellement, aux ouvrages théoriques, je préfère la fiction. On y dit à peu près les mêmes choses mais c'est plus personnel, donc on y éprouve moins le besoin d'être académique et il y a une plus grande latitude à l'imaginaire. Confiteor participe un peu des deux et c'est vraiment ce que je lui reproche. Cabré aurait dû mieux choisir son camp.

Mais ce n'est pas si facile et peut-être a-t-il justement cherché une approche différente, peut-être plus apte à concilier l'inconciliable? En tout cas il a essayé et ce bouquin est indiscutable dans son ocurrence. On doit le lire comme on doit parfois consulter sa mauvaise conscience, Confiteor, juste par salubrité intellectuelle, comme on garderait un vieux recueil d'aphorismes de Nietszche sur sa table de chevet, une admonestation avant de dormir, "Te Absolvo" et on peut recommencer les mêmes, comme neuf, le lendemain matin...

 


 

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