Malpertuis Jean Ray


    J'ai trouvé le Malpertuis de Jean Ray chez un bouquiniste de la Canebière, il y a plus d'un mois. Je n'osais pas toucher le livre, en plus la première édition Marabout, quand le dos était encore écrit en double à la verticale, l'édition concoctée par Baronian. Seulement deux euros, je me suis enfuit comme un voleur avec son larcin. Je l'ai gardé longtemps dans mon sac, sans me décider à le relire.     Ce bouquin m'avait traumatisé. Encore maintenant, quarante ans plus tard, je vois un éphèbe cloué par le front chanter le Cantique des Cantiques. Encore maintenant, j'ai la vision d'Anacharsis. Encore maintenant, je suis amoureux d'Euryale, la dernière des Gorgones. Relire Malpertuis risquait de détruire ce qui était une part importante, essentielle, de mon éveil littéraire. Je m'y suis finalement risqué et je le regrette à chaque instant. Je n'aurai pas dû. Parce que maintenant, je suis encore plus amoureux d'Euryale, que je pleure avec les larmes des yeux de Nancy, et que je cours toujours comme Lampernisse dans les couloirs de Malpertuis pour empêcher que les lumières ne s'éteignent.
    C'est un livre formidable, la puissance brute d'un grand écrivain, un conteur de grande classe doué d'une fabuleuse imagination et d'une culture prodigieuse. Entre cette première lecture à 17 ans et celle-ci à 63 ans, il s'est écoulé presque un demi-siècle. Malpertuis n'a pas pris une ride. C'est la première fois que j'utilise l'adjectif "formidable" pour qualifier un livre, mais je m'y tiens. C'est vraiment le sentiment que j'ai eu en le refermant. Les Euménides, Philarète, l'oncle Cassave, Eisengot, la rue de la Tête-Perdue... La simple idée qui soutient l'ensemble des damnés emprisonnés dans cette demeure comme dans le plus inextricable des labyrinthes.
    Ce n'est pas un livre pour les coeurs faibles, qui n'y verront que ce qu'ils peuvent y voir et s'en détourneront rapidement. Pour les autres, les sensibles, c'est un déchirement qu'ils garderont tout le long de leur existence, comme c'est mon cas. Pas juste une cicatrice, mais un trauma qui suivra à jamais la pulsation de leur sang. Comme une question restée sans réponse, un amour sans espoir, une blessure à jamais ouverte.
    Malpertuis ouvre une porte qu'on préfererait garder fermée. Celle de notre imaginaire, quand il n'a plus de limites et que les succubes habitent nos rêves nocturnes. Mieux vaut raison garder. Un livre que je déconseille fortement. On ne sait jamais dans quelles obscures contrées il pourrait vous amener.


 

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