Demon Copperhead Barbara Kingsolver
J e vois toutes ces citations sur les résaux qui parlent de gens qui ne vivent pas vraiment leur vie parce qu'ils sont les victimes des médias et des convéniences. La télé, la religion, le smartphone. Huxley, Thompson, même ce vieux con de Russel. Qu'est-ce qu'ils en savent, tout ces foutus intellos ? Est-ce qu'on vit moins sa vie quand on est un pauvre con illétré qui doit se battre pour survivre ? C'est la question que pose Kingsolver dans son dernier roman, Demon Copperhead. Sa version du David Copperfield de Dickens, vue depuis le versant ouest des Appalaches.
Touchant, prenant, comme elle sait si bien faire. La première fois qu'elle utilise un narrateur masculin. Et on l'aime bien, ce Demon Copperhead, malgré son nom synonyme de désastre annoncé. D'une écriture égale, sans fioriture, allant à l'essentiel. Down to Earth. Son histoire est suffisamment crue pour qu'on échappe aux envolées lyriques (qu'elle sait si bien faire, de temps à autre). Plus étonnant le fait qu'elle utilise un langage parlé de base, même s'il va de paire avec le personnage. Un personnage complexe créé par une écrivaine complexe, qui vient juste de briser son rôle de mère de famille du Kentucky qui écrit des romans quand vraiment elle n'a rien d'autre à faire, que le linge est mis à sécher et qu'elle a fait ses prières. On a le sentiment d'une révolte contre elle-même autant que contre le constat social qui fait d'un orphelin un objet qu'on rejette d'un endroit à l'autre, au point où il n'a plus aucune valeur. Ne serait-ce que pour cela, elle a toute mon admiration.
La dénonciation de Big Pharma, et en particulier Purdue, est sans faille. Toute une jeunesse dévastée, déjà la deuxième génération. Je ne savais pas que c'était un telle tuerie, en particulier dans les zones rurales blanches. Damon commence par un genou luxé et devient vite accro aux "oxy", et puis à toute la pharmacopée légale où non qu'on trouve sans problème même dans les écoles. Les pill mills où on se rend avec des prescriptions foireuses faites par des médecins véreux. Tous les succédanées qu'on prend quand on vient à manquer. Sa mère morte à vingt ans d'une OD, même chose pour sa girl-friend au même âge, sans qu'il puisse l'empêcher. Kingsolver décrit un massacre, mais un massacre orchestré par big pharrma qui déclare chasse ouverte dans ces coins paumés des Appalaches. Le personnage de Kent, le commercial au sourire charmeur qui balance les pilules gratuitement, sachant qu'il aura des retours. The pusher. Une caricature (Le Kent de Barbie ?) mais on peut être bien certain que ces gens-là existent vraiment.
Elle est en colère. Ce roman vient de sortir. Purdue Pharma s'en est tiré avec une compensation financière et aucune condamnation à la clé, alors que ces gens sont responsable de la mort de combien ? Oh, on doit bien approcher le million aujourd'hui...
Quelque part, cela me rappelle les Raisins de la Colère, quand Steinbeck dénonce cette philosophie du profit, du profit à tout prix, comme si c'était la raison de vivre de chaque Américain. Purdue Pharma savait pertinement que leur "médicament" était hautement addictif. Pour eux, cela signifiait simplement plus de profit. L'impact social ne rentrait pas en compte. Et que ces ploucs du Kentucky en crèvent ne rentrait pas non plus en compte. Un livre fort, vraiment. Demon passe par une "réhab" et finit par s'en sortir, mais c'est bien parce qu'il est un survivant depuis sa naissance. Kingsolver règle ses comptes aussi avec les familles d'adoption, qui profitent au maximum des aides de l'état et des gamins à leur charge.
Faut-il qu'elle soit en colère pour prendre la voix d'un adolescent victime des uns et des autres ! Même pour une écrivaine de cette classe, ça n'en reste pas moins un tour de force, d'autant qu'elle y est totalement crédible. En la lisant, en le lisant, on souhaite de tout son coeur que Demon Copperhead arrive à s'en sortir, même si on n'est pas sûr de ce que cela signifie. En commençant cette lecture, j'étais déçu de ne pas y retrouver son ton féminin qui me plaisait tant, mais maintenant je comprends la raison de ce changement de genre. Peut-être une rage que les femmes s'interdisent d'avoir, mais qui couve sous leur bénévolence. Elle a trouvé comment l'exprimer.

Commentaires
Enregistrer un commentaire