Hugue-le-Loup Erckmann-Chatrian.
Ils sont deux. Erckmann vit en Alsace, Chatrian à Paris. Une collaboration littéraire de toute une vie. Ils ont écrit essentiellement des nouvelles et Hugue-le-Loup en est un des joyaux. Je l'avais lu à 16 ans et il m'avait profondément marqué. Cette vieille en noir qui rampe dans la neige et déjoue les meilleurs pisteurs, les Chroniques du chateau tenu par un nain difforme, le Comte sujet à des accés de démence. Des visions extraordinaires, comme cette scène de liesse dans le chateau entre domestiques, on dirait du Breughel. Ou cette autre où les chevaux frissonnent et refusent d'avancer à la vue de la Peste-Noire. Juste une frêle vieille femme qui fait fuir même les corbeaux.
Je viens de le relire et ce que j'en retire, en plus du frisson initial - qui y est toujours, cette nouvelle est digne du meilleur gothique anglais - c'est que c'est diablement bien écrit. La manière dont l'énigme se dévoile peu à peu sous l'oeil incrédule du médecin, un homme de science qui doit vraiment revoir sa copie au fur et à mesure qu'il découvre, qu'il croit comprendre la vérité. Il y a toujours un aspect philosophique chez Erckmann-Chatrian. En particulier la recherche d'une métaphysique où des médecins comme lui se trouvent confrontés à des phénomènes inconnus, inexpliquables. Dans le sens premier du terme, au-dessus de la physique, que ne peut pas expliquer la physique.
Une malédiction vieille de mille ans dont les protagonistes doivent sans cesse rejouer la scène, d'une génération à l'autre, quand on entend le premier cri du loup. Dans le chateau, bien protégé des frimas et du blizzard, tous les chiens se mettent alors à hurler et cherchent à briser leurs chaines. De l'ordre nait le chaos. Il faut un bon feu de cheminée pour que les esprits se rassénèrent, de préférence en buvant un bon coup. On a chaud, on a froid, personne n'a envie de sortir par un temps pareil, à moins d'une urgence absolue. Mais il y a cet appel, là-bas dans la montagne, auquel nul ne peut résister.
Puissant. Erckmann s'est probablement inspiré d'une légende locale, l'a amplifiée au mieux de son imagination et Chatrian l'a mise en page. Au fait, ces gens-là vivaient à la fin du XIX ième, contemporains de Flaubert et des Goncourt.

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