The Call of the Wild Jack London (l'Appel de la Forêt)
Je suis épaté. C'est vraiment une réussite, Jack London se mettant dans la peau d'un chien ! D'un chien domestiqué, exploité et battu, qui devient chef d'une meute de loups. Et ce n'est nullement larmoyant ou héroïque, même si c'est le synopsis de rêve pour une production Disney©. London a lui-même ressentit plus d'une fois cet appel, c'est certain. En lisant son livre je le ressens encore, bien assis au chaud dans ma petite chambre à Marseille. Pour moi c'est plus l'appel du large, mais ce sont ces moments où on met sa vie dans la balance, quand on n'obeit à d'autres lois que celles que la nature nous impose, qu'on est sensible à tout ce qui sent et vibre et que monte en nous une puissance primordiale, animale, dont le seul propos est de nous garder en vie. Je me souviens de cette nouvelle de London, The Law of Life, ce vieil Indien devenu trop faible pour suivre la migration de sa tribu, qui s'éloigne à la nuit tombé du camp, s'assied au pied d'un arbre et attend que les loups le trouve, en espérant que cela sera rapide. C'était vraiment sa vision du monde, quelque chose qu'il a vécu et qui transpire dans beaucoup de ses écrits. Un darwinisme primaire, viscéral, qu'il applique autant aux humains qu'aux animaux. Toute la beauté de ce livre vient du fait que Buck suit un processus inverse à ce qu'on nomme la civilisation. Il en subit les pires travers et finit par s'en échapper pour redevenir ce que ses ancêtres étaient avant d'être domestiqués. Evolution du plus apte à survivre face à une terrible adversité, London en fait un conte moral, d'une morale qui n'est pas au gout de tous. L'instinct est primordial, la raison accessoire et la mémoire ne sert qu'à se rappeler les formes du danger.
Call of the Wild est difficile à traduire en français. L'appel de la sauvagerie ? L'appel du sauvage ? De l'animal ? Wild a un sens bien plus vaste, c'est tout ce qui n'est pas domestiqué, en plus du sentiment ressenti. I was wild that night, don't know why. Ce qui obéit à d'autres lois que les nôtres - ce qui n'obeit pas aux nôtres. Buck est capable de transgresser la loi du club & fang, le bâton et la canine, qu'il apprend à la dure au début de son évolution. Plus tard, il est même capable de transgresser le thou should not kill en massacrant les Indiens qui ont tué son maitre, son dernier lien avec l'Humanité. La façon dont il s'affranchit de ces lois est loin d'être anodine. Tout le coté anarchiste de l'auteur du Talon de Fer, qui voit la liberté plus comme une nécessité physiologique que comme une stance politique.
D'un point de vue narratif, c'est un sans faute. Je veux dire, on en arrive à se mettre dans la peau d'un chien ! Moral ou pas, Jack London était un conteur de grande classe. Quand il raconte son histoire, on est déjà pris par le sujet, mais il arrive par un léger glissement sémantique à venir dans l'esprit de la bête. Puis il reprend les rênes, continue à raconter, et de nouveau ce même glissement, on voit ce que Buck voit, on ressent ce qu'il ressent. Et les raccords sont tellement bien faits, du narrateur à l'animal et retour, qu'aucun à-coup ne vient troubler cette vie révée où on se voit courant dans la neige, éclaboussant alentour à la poursuite d'un lièvre, les babines trempées de désir.
The Call of the Wild nous ramène sans heurts à ce que nous sommes, n'avons jamais cessé d'être. Si je peux me mettre dans la peau d'un animal, même si à travers l'artifice d'un grand écrivain, c'est bien qu'il y a entre nous une identité, une concomittence, non ? Une affinité, vous dîtes ?

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