Unsheltered Barbara Kingsolver (Des Vies à Découvert)
C'est trop bien écrit, tellement fluide. Une écriture reposante, même si ses propos le sont moins. Ses phrases s'écoulent sans heurt, épaulées par ce bon sens qu'elle croit éternel et qui se délite devant ses yeux. On comprend parfaitement que cette femme vivant dans l'Amérique de Trump se prenne de nostalgie pour Mary Treat, biologiste de renom du XIXe siècle, correspondante de Darwin et d'autres scientifiques de l'époque, un esprit éclairé de son temps, devant combattre la bigoterie et le racisme, tout en pouvant passer des heures, allongée, les mains sous le menton, fascinée par le comportement particulier d'une espèce de fourmis.
Unshelterd a plusieurs sens, dont le plus évident est cette famille qui se retrouve regroupée pour des raisons économiques dans une maison délabrée en train de s'écrouler. Mais c'est aussi cette métaphore qui dit qu'une femme comme Mary Treat ne devrait pas avoir besoin de s'abriter pour pouvoir exprimer ses découvertes, qu'elle puisse avancer à découvert sans avoir à se prévaloir d'un mentor ou d'un mari.
Dans cette Amérique polarisée, il est facile de stigmatiser Kingsolver comme démocrate, progressiste, penchée vers les droits des minorités, de ces intellos qui ne comprennent rien aux douleurs existentielles du prolo blanc de base. Et pourtant, ses valeurs sont bien plus basiques, bien plus universelles. Ses livres parlent de liens et de séparations, de cacophonies et d'épiphanies, de l'absurdité d'un monde qui pourtant toujours renait de ses cendres. D'une humanité changeante dans ses formes et ses définitions.
Ce roman est sans doute le plus pessimiste de son oeuvre. "A mother can be only as happy as her unhappiest child." Mais il y a toujours chez elle une lueur d'espoir, et ses personnages sont tellement attirants qu'on a envie de les connaitre, converser avec eux. Elle parle toujours en mère, mais elle le dit si bien que j'ai parfois l'impression de comprendre de quoi elle parle. Deviner ses angoisses, anticiper ses soulagements. Pour une brute de mâle comme moi, qui n'a jamais connu l'enfantement, c'est un don inespéré. Toute une part de l'humanité à laquelle je ne pouvais pas même prétendre et qu'elle décrit de façon tellement simple et sensible qu'en la lisant, j'ai l'impression de rentrer chez moi.
La richesse de la langue, comme celle des sentiments exprimés. Cette alternance entre deux époques, en plus de la pirouette littéraire qui fait que la dernière phrase d'un chapitre est le titre du chapitre suivant, comme si nos espérances et nos inquiétudes trouvaient sans failles leur écho avant, ou après. Une chaine discontinue d'aventures et mésaventures, égrenée avec autant d'indulgence que possible, par quelqu'un qui croit encore que les causes sont suivies d'effets. Ce roman est pour moi comme une bouffée d'air frais, dans cette époque où plus aucune source n'est crédible sinon par un acte de foi, quand on choisit de croire à celui-là plutôt qu'à cet autre.
Barbara Kingsolver nous ramène en douceur, par petites touches amoureuses, vers ce cheminement commun que nous n'aurions jamais dû quitter. La logique, la raison. Elle est en colère, elle a peur, elle ressent l'injustice. (Cette subtile distinction : la justice est une idée, l'injustice un sentiment. Ils ne peuvent jamais se rencontrer.) La maison qui s'écroule, le fils endetté par ses études, ce bébé dont personne ne sait que faire, comme ce grand-père impotent qui coute une fortune juste à rester vivant, alors que lui-même n'en demande pas tant.
C'est le genre de livre dont on ne veut pas voir la fin. Elle caresse notre psyché comme elle caresserait le ventre d'un bébé, pour le rire et pour le rot. Je ne me suis jamais autant souvenu de ma petite enfance (dont je ne me souviens absolument pas) qu'en lisant ce livre. Dusty, le non-désiré, et Nick, l'indésirable. Les deux dans le même état d'infantilisme, le bébé et le grand-père. Il y a une profonde humanité dans son écriture, de cette forme d'empathie qui fait tellement défaut à son pays en ce moment. Elle devient ouvertement politique, parce qu'elle n'a pas le choix quand se produit une telle polarisation. Ce qui, bien sûr, est une déperdition d'un point de vue artistique, mais elle le manie avec grâce et sa colère n'est pas feinte. Une belle lecture, profonde, exigeante, nécessaire.
Unshelterd, I live in daylight. And like the wandering bird, I rest in thee.

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