Nicolas Bouvier l'Usage du Monde
C’est curieux comme la lecture de ce livre m'avait agacé à vingt ans, quand je n'avais pas véritablement voyagé et que je détestais qu'un foutu Suisse me fasse la leçon. (j’avais été peu avant refoulé à la frontière suisse pour impécuniosité. Autant pour l'Usage du Monde...)
Et à quel point c'est un plaisir d'esthète maintenant, presque quarante ans plus tard, quand j'ai moi-même connu les affres et les émerveillements qu'il raconte, même si en d'autres temps et sous d'autres latitudes. Je me régale à lire ses anecdotes, et c'est quand même vrai qu'il écrit merveilleusement bien, pas tant dans le style que dans le ressenti. On y est avec lui, on partage plaisirs & souffrances, et il a de ces belles digressions qui nous projettent dans le temps et dans l'espace, qui nous font bien comprendre que l'étendue du voyage ne se mesure pas, elle se vit.
Et je suis jaloux, bien sûr, d'un type qui a traversé l'Iran avec un quatrain de Hafiz peint sur la portière de sa voiture et qui a connu Kaboul avant qu'elle soit piétinée par les Russes et les Américains. Comme j'aimerais visiter Chiraz ou Ispahan !
J'avais changé d'avis sur lui vingt ans plus tard en lisant les pages magnifiques qu'il consacre aux îles d'Aran. Puis le Poisson-Scorpion, puis les Chroniques Japonaises, qui m’avaient plus que convaincu. Cette relecture de l'Usage du Monde est vraiment un plaisir inespéré, mais bienvenu, qui me conforte dans mes propres choix.
Je m'installe à cette terrasse sur l'Alameda, en face de cette espèce de brumisateur qui envoie de légers jets d'eau pulsée depuis le sol. Je sirote un café, je lis quelques pages, je lève les yeux. Je voyage. Je viens juste de passer de Tabriz à Séville en l'espace d'un instant et je regarde ce père qui amène sa gamine au-dessus du jet d'eau, la laisse se tremper, l'écoute gazouiller un moment et repart en riant, la tenant par la main. Toute une humanité qui n'a aucune raison de nous échapper, pour peu que nous ne cherchions pas à la retenir.
Et Bouvier a indéniablement cette élégance, de ne pas chercher à la retenir. Il ne juge que dans les moments de détresse ou de colère, s'en repent bien vite, cherche l'ouverture là où il voyait son esprit se fermer. Par-dessus tout, il sait aimer. Sans retenue, sans mystère, sans honte cachée.
Ce qui le rend aimable, bien évidemment, et nous fait pardonner même sa part de cabotinage. Il me reste une trentaine de pages à lire et je ralentis le pas, me gardant quelques plages temporelles privilégiées pour les feuilleter. Comme le disait si justement Master Kong, le vrai voyageur n'a pas de but précis et n'est pas pressé d'arriver.

Commentaires
Enregistrer un commentaire