Amy Foster Joseph Conrad
A mi-chemin entre la nouvelle et le roman, sans doute le plus tragique de tous les destins tragiques que Conrad a écrit. Le plus terrible dans ce qu'il a dû subir lui-même de la xénophobie des Anglais, apatride polonais qui se battait pour acquérir leur citoyenneté. Raconté comme une anecdote par un médecin de campagne à son visiteur. L'histoire commence quand une compagnie maritime raccole des habitants d'un pays d'Europe Centrale, non précisé, pour aller peupler les USA. Un bateau qui remonte un fleuve et embarque une centaine de colons. Le manque de perspectives, l'idée d'aller faire fortune en terre lointaine, quel que soit l'appel, ces gens qui n'ont jamais vu la mer se retrouvent sous le pont d'un navire et leur cauchemar commence quand le bateau entame sa traversée. Une tempête dans la Manche, le bateau coule près des côtes anglaises, un seul homme survit pendant que le vent pousse au large toute autre trace de ce convoyage. Un qui pro quo où personne ne sait qu'une telle tragédie est arrivée.
Le pauvre diable atterrit sur cette côte, déserte. Il se nourrit de racines et de ce qu'il trouve. Le voyage, le naufrage, l'ont rendu à moitié fou. Il est sale, échevelé, pratiquement nu, ne parle pas un mot d'anglais et ses rares rencontres avec les habitants se terminent par des gens qui s'enfuient ou lui jettent des pierres.
Et arrive le miracle. Amy Foster. C'est une simple, dans le sens d'une femme limitée dans son intelligence. Le médecin de campagne la décrit comme stupide, pas loin de l'état de nature, comme un animal. Fille naturelle d'une copulation qu'il préfère oublier. Et cette femme, cette idiote, est la seule à reconnaitre l'humanité et la détresse de ce pauvre hère, au point où elle le soigne, le lave, l'habille, lui redonne forme humaine. Où elle l'épouse, malgré les récriminations du pasteur local, et lui fait un enfant.
Mais il parle toujours sa langue incompréhensible, en plus du trauma de ce qu'il a vécu et elle finit par le rejeter. Et lui finit par mourir au détour d'un chemin, épuisé de tant d'incompréhension, de tant de rejet, d'ignorance.
Je pense que Conrad s'est vu, s'est reconnu quelque part dans ce personnage, cet homme dont on ne sait même pas le nom. Pour Teodor Josef Konrad Korzeniowski, fils de bonne famille, une autre variante du Pariah des Iles, de ces gens qui n'appartiennent pas mais persistent pourtant à vivre, malgré tout.
Son éthique est stricte, celle d'un homme de mer qui comprend la nécessité de la rigueur et du jugement, même si elle inclue aussi les choses du coeur. Pour lui, Amy Foster est admirable, qui a recueilli ce damné d'une simple pulsion, juste en lui reconnaissant son humanité. Même si elle l'a rejeté par la suite, ce premier élan est ce qui lui importe. Ce qui nous importe. Il y a toujours chez Conrad ce besoin d'appartenance. Quand Marlow voit passer Lord Jim sur cette place et dit qu'il est "l'un des nôtres". Ce naufragé sans nom est aussi l'un des nôtres, sans doute plus encore parce qu'il n'est Personne, comme Ulysse.
Amy Foster est juste une virgule dans son oeuvre majestueuse, mais elle persiste à me hanter parce qu'elle va à l'essentiel de son questionnement sur ce que nous sommes, ce à quoi nous pouvons prétendre en tant qu'humanité, ce que nous devons subir comme êtres humains pour être acceptés, tous immmigrés que nous sommes.

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