Le Mas Théotime Henri Bosco
J'ai vécu plus de deux semaines au Mas Théotime, au hasard de mes lectures en terrasse à Marseille : Les Danaïdes, le Vieux port, les Allées Gambetta, la place Sébastopol. Et comme toutes ces terrasses à Marseille, j'en connais les moindres déclinaisons : les jachères de Clodius, les carraires qui traversent les collines, la Jassine, les Haliberts, Micolombe, la chapelle de St-Jean. La source où règnent quelques carpes, les granges où on remise le foin, la cabane du berger, là-haut, sur les hauteurs.
Beaucoup de romans sont des voyages. Le Mas Théotime est au contraire un séjour. Je l'ai lu peu à peu, paresseusement, et au bout de quelques jours, j'avais le sentiment de retourner, non pas chez moi, mais dans un lieu que j'avais appris à connaitre et à apprécier. Je l'ai suivi dans les saisons, quand on taille la vigne, quand le blé commence à germer, quand il est temps d'engranger avant les orages d'été. Ce sont déjà des terres hautes, moins riches que dans la vallée où le cousin Barthélémy fait donner sans effort pêchers et prûniers, à pleins paniers. Mais pour peu que le soc de la charrue s'enfonce profondément, elles recèlent la même vigueur et des pousses plus sauvages d'orge et de blé y trouvent la force de lever et s'épanouir. La récolte est à la hauteur de l'effort fourni et Monsieur Pascal, tout propriétaire qu'il soit, est à la peine comme le plus crotté des ouvriers agricoles.
En voyant ce rapport à la terre, non seulement sur le coté fécondant, mais aussi cette... lenteur de la pensée qui s'accorde avec la germination, je me suis souvenu de Louis-Ferdinand Ramuz, une philosophie qui prend pied en dehors de tout théatre humain, là encore au rythme des saisons et des germinations. La Pensée Remonte les Fleuves est certainement le plus beau voyage que j'ai jamais fait sur les contreforts de nos montagnes. Et Ramuz inévitablement me ramène à Knut Hamsun, primus inter pares, le chantre de la vie naturelle. Je ne sais jusqu'à quel point Bosco connaissait ces deux auteurs, mais leur influence me parait manifeste. Bosco gardait une correspondance avec Jean Grenier et Gaston Bachelard, il recevait au Maroc les dernières parutions de la NRF et c'est Gide qui a fait connaitre Hamsun (ainsi que Conrad) en France.
Il y a donc ce paganisme chez Bosco, cet animisme à la Giordano Bruno, où chaque chose a une âme, où tout se mesure suivant les mouvements de l'être ou du sang, où la vigueur tellurique de Geneviève s'oppose au tranquille balancé des hanches de Françoise. Deux femmes opposées, inversées, complémentaires. Françoise, c'est la vie qui attend, qui laisse mûrir, alors que Geneviève veut tout, tout de suite. Et elle y brûle ses ailes, ne sait plus où se poser, croit trouver enfin la paix avec Pascal alors qu'elle y apporte avec elle le vent mauvais de son désir de vivre.
C'est probablement le thème majeur du Mas Théotime, cette insatiable dichotomie entre le rêve et la réalité. Pascal est le sujet de toutes ces distortions, ces jalousies et ces colères rentrées. Il reconnait facilement ce qu'il y a de Clodius en lui. Il a lui-même ces colères sourdes, cette jalousie primaire, ce besoin de défaire.
Toujours cette étrangeté qui me ramène à Hamsun. Pascal n'est pas consistent avec ses crédos. Il agît parfois de façon contre-nature, contre lui-même. Comme s'il s'écoulait sous sa propre nature un courant souterrain, là où les sources se perdent, qui ne réagisse pas aux mêmes nécessités, aux même désirs.
Quand on se perd à ce point, tout en étant ancré, on veut une force rassurante, une pensée rassurante. Halibert le père, oui, voilà un homme sur lequel s'appuyer. Il parle peu, il parle bien. Quand il s'exprime, les choses se mettent en place naturellement. Ramuz, encore une fois, le bon sens de la terre, la nécessité de la terre.
Il y a une beauté primordiale dans ce roman. Il aurait pu être écrit deux mille ans plus tôt avec la même saveur et la même pertinence. Hésiode, les Travaux et les Jours. Bosco va à l'essentiel. Rien ne résiste à la lente poussée de la sève. Aucun rêve, même le plus flamboyant, n'a de valeur comparé à l'odeur de la terre quand le soc l'exhale et la retourne sous la poussée commune de l'homme et du cheval.

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